La vie de Stephen King . 5

enfin la réussite


VERS LA STABILISATION

 

Les années 1973 et 74 vont être des années de stabilisation. La famille a déménagé, pour une maison -achetée!- plus accueillante. Tout en s'entraînant à son premier exercice littéraire de grande ampleur (renouveler le mythe du vampire en l'intégrant à notre époque -projet intitulé d'abord Second Coming), Steve va, dans des oeuvres écrites parallèlement, affronter ses problèmes majeurs. D'abord dépasser son enfance asexuée, passage obligé vers le stade adulte, avec la novella Le Corps. Ensuite solder sa fixation sexe et mort, la hantise de la Tour du Texas, avec le récit d'une adolescence particulière, une autre novella, Un Élève Doué. Dans Salem, les amours ne dureront pas. Enfin Chantier sera l'occasion de régler ses comptes avec un passé trop saignant. La course à l'argent et la laverie industrielle où il a durement travaillé la l'équivalent de la laverie, est détruit symboliquement dans ce roman. Il lui faut assumer aussi la récente mort de sa mère. Et enfin, d'une certaine mesure aussi, exorciser le départ un moment craint d'une épouse, et prendre conscience qu'elle n'est pas au monde pour être au service de King, comme l'était sa mère maintenant disparue. Ce travail de liquidation s'opèrera d'autant plus facilement qu'en 1974, la famille King quitte le Maine pour Boulder, dans le Colorado.

Salem nous présente, pour la première fois, des amours qui auraient pu réaliser un parcours réussi. Ben, jeune romancier, a perdu sa femme depuis 2 ans, dans l'accident de la moto qu'il conduisait. Venu à Salem pour écrire un livre, il rencontre Susan qui se sent attirée: "Elle l'aimait bien en dépit de son étrangeté. Si elle croyait à l'irruption soudaine du désir (ce qu'on désigne habituellement par des euphémismes, béguin ou coup de coeur), elle ne croyait pas au coup de foudre. Et pourtant elle savait qu'il ne se serait pas livré comme il l'avait fait ce soir-là à quelqu'un qui lui aurait été indifférent. Ce n'était pas son genre." (44)
Ben rencontre les parents de Susan et sa relation avec elle prend forme: "
Il se pencha sur elle et l'embrassa en lui portant une main sur la taille (...). Il fit glisser sa main plus haut et elle se souleva pour y placer son sein, souple et ferme. Pour la seconde fois depuis qu'il la connaissait, il eut l'impression d'avoir de nouveau seize ans, la tête en révolution et la route devant lui, libre de tout obstacle. - Ben? - Oui. -Tu me fais l'amour? Est-ce que tu en as envie?" (119).
Ben ne réalisera pas à son terme cette relation amoureuse nouvelle. Comme la précédente, l'issue sera tragique. Ben avait été à l'origine de la mort de sa première femme. Il devra tuer la seconde, devenue vampire, d'un coup d'épieu dans le coeur. Y aurait-il une malédiction attachée à l'amour?

Le rite de passage magique.

L'écrivain Lachance pense au passé: "Chaque événement fondateur comporte un rituel, des rites de passage, le couloir magique où s'opère le changement. Acheter des préservatifs. Se tenir devant le prêtre. Lever le bras et prêter serment. (...) Il semble juste d'agir ainsi, car le rite de passage est un couloir magique, et que nous devons toujours ménager un passage -celui où on marche quand on se marie, où on vous porte quand on vous enterre." (Cor, 416)

King a eu une jeunesse en grande partie difficile, dont il n'est pas vraiment libéré. L'âge venant, il peut faire le point sur ses plus tendres années, qui ne sont pas que des années de malheur. Préadolescent, il a fait quelque temps partie d'une chaleureuse bande de gamins, dont il regrette toujours le climat: il lui en reste des impressions d'émerveillement, d'évasion, de complicité: la communauté de copains. Il faut consacrer quelques lignes à cette novella importante dans l'oeuvre kingienne,
Le Corps, en grande partie autobiographique, encore que les éléments aient été puisés à des souvenirs ou circonstances diverses. La vitalité est éclatante: celle de gosses pleins de santé malgré les brimades familiales pour certains ou les handicaps physiques pour d'autres, qui apprennent les réalités de la vie dans un grand jeu qui a ses règles et son rituel. Dans cette bande de garçons, qui ne s'intéressent pas encore aux filles, les allusions au sexe sont permanentes, mais c'est une sexualité ludique qui est vécue.

Heureuse époque pour King quand la sexualité se réduit à une attitude verbale triviale ou obscène, et à des gestes entre copains, sans affrontement direct avec l'autre sexe. Monde d'innocence, où la curiosité du sexe est grande, , sa vision approximative et où sa malédiction religieuse n'apparaît pas: le monde avant la faute. Ce climat est curieusement troublé par une nouvelle qu'y insère le narrateur, Gordon Lachance, romancier en herbe, le double de King. Cette nouvelle, dont la tonalité sombre et macho surprend,
Stud Study, insérée dans la novella, a été écrite par King en 1969 et a été analysée dans le chapitre 3, sexe et mort. On ne peut considérer cette insertion que comme l'intrusion biblique de la «faute» dans un monde innocent.

Il faut maintenant à King dépasser ce qui n'a été qu'une étape asexuée momentanée, somme toute artificielle même si, devenu adulte, il la regrette interminablement. Dépasser aussi les frayeurs du sexe, accepter son histoire. Et d'abord en finir avec la tentation de la Tour...

L'adolescent sadique.

Dans Un Élève Doué, Todd, lycéen encore vierge, est perturbé par le sexe et il éprouve de la répugnance pour la sexualité. D'abord, il ruse, faisant semblant de draguer les filles pour se faire une réputation: "Il les emmenait en haut de la colline, les embrassait, leur pelotait les seins, allait un peu plus loin si elles se laissaient faire. Et le tour était joué. La fille l'empêchait, il faisait semblant d'insister gentiment et il la raccompagnait chez elle. sans s'inquiéter de ce qu'on dirait dans les toilettes des filles. sans craindre qu'on se mette à penser que Todd Bowden était tout, sauf normal." (264).

Todd rencontre Betty, la fille d'un ami de son père: "
La première fois qu'ils étaient sortis ensemble, il en avait eu plein les mains, de Betty Trask. Il l'avait emmenée au chemin des amoureux du coin après le cinéma, sachant que c'était cela qu'on attendait de lui. Ils mélangeraient leur salive pendant une demi-heure, et auraient tout ce qu'il faut à raconter le lendemain à leurs amis. Elle pourrait rouler des yeux en leur disant comment elle avait repoussé ses avances -les garçons sont lassants, vraiment, et elle ne baisait jamais la première fois, ce n'était pas son genre. Ses amies l'approuveraient et elles iraient en choeur dans les toilettes faire ce qu'on fait là-dedans -se remaquiller." (263).
Mais Betty est beaucoup plus entreprenante que les autres filles avec lesquelles il est sorti: "
Cette première fois avec Betty s'était bien passée -elle n'était pas vierge, elle au moins. Elle avait dû l'aider à faire entrer sa bite, mais elle avait paru trouver ça normal. Et au milieu même de l'action, elle avait roucoulé, sur la couverture où ils s'excrimaient: «Vraiment j'adore baiser!.» Avec le ton de voix qu'une autre aurait eu pour exprimer son amour pour la glace à la fraise et à la chantilly." (264).

Todd a pratiqué maintenant le sexe: "
Todd n'avait rien senti de ce qu'il était censé ressentir à ces moments-là. Embrasser ses lèvres, c'était comme d'embrasser du foie cru et tiède. Sentir sa langue dans sa bouche le faisait se demander de quels microbes elle était infestée, et parfois il croyait sentir l'odeur de ses plombages -une odeur métallique, désagréable, comme celle du chrome. Ses seins n'étaient que des sacs de viande, pas plus."
T
odd se montre un bon amant, non pas malgré ses problèmes, mais grâce à eux. "
Bander n'était que le premier pas. Une fois en érection, il s'agissait d'avoir un orgasme. La quatrième fois qu'ils l'avaient fait, (...) il l'avait défoncée pendant plus de dix minutes. Betty Trask avait cru mourir et monter au ciel: elle avait eu trois orgasmes et allait sur son quatrième quand Todd s'était souvenu d'un vieux fantasme. Le premier de tous, en fait. La fille sur la table, ligotée, sans défense. L'énorme godemiché. La poire en caoutchouc. Mais cette fois, couvert de sueur, frénétique, rendu presque fou par son désir de jouir pour en finir avec cette horreur, il avait eu sous les yeux le visage de Betty, non celui de la fille. Cela provoqua un spasme caoutchouteux, sans joie." (265).
"
La cinquième fois, il lui avait fallu presque vingt minutes pour bander, mais Betty avait proclamé que le résultat valait largement l'attente. Finalement, la nuit dernière, il avait été incapable de s'exécuter.
«Qu'est-ce que tu es au juste?.» Betty s'était énervée, les cheveux en désordre, cela faisait vingt minutes qu'elle manipulait son pénis toujours flasque, et elle perdait patience. «Es-tu un de ces types à voile et à vapeur?»"
(266).
Todd la méprise, et réplique mentalement à son père qui l'a asticoté gentiment à propos de Betty:
"Est-ce que cela te réveillerait si je te disais... Oh, à propos, sais-tu que la fille de ton copain Ray Trask est un des plus grandes putes de Santo Donato? Elle se lècherait elle-même la chatte si elle avait les genoux à l'envers. (...) Ce n'est qu'une petite cramouille puante. Deux lignes de coke et elle passe la nuit avec toi. Et quand on n'a même pas de coke, elle passe quand même la nuit. Elle baiserait un chien si elle n'avait pas de mec." (263).

Todd rappelle le Charlie de
Rage, mais en pire. Charlie était une sorte d'infirme sexuel, qui aurait bien voulu, mais n'a pas pu, qui tue et se fait tuer, dans un moment d'égarement qu'il ne comprend pas. Todd est le monstre, qui n'éprouve de satisfaction sexuelle qu'en tuant. Son cas sera étudié plus loin, quand on analysera la place de la sexualité pathologique chez King. L'issue sera la même que pour Charlie ou Garrish. Todd se mettra à tirer à l'aveuglette sur tout ce qui passe sur une autoroute. Encore et toujours le syndrome de la Tour...

L'acceptation du sexe.

Chantier est le premier roman qui décrit une trajectoire psychologique et sociale complète, et ne se borne pas à un événement limité dans le temps. Il décrit un parcours complet: travail, mariage, paternité, mésentente, séparation et mort. Avant son mariage, Bart n'a pas plus d'expérience que King: "Je n'ai couché qu'avec trois femmes dans ma vie entière, et je me souviens à peine des deux premières. C'était avant mon mariage." (157).

Il s'est marié par nécessité, à 20 ans, et se comporte maladroitement, comme a dû se comporter Steve dans les mêmes circonstannces: "
Comme j'avais à peine fini mes deux années d'études commerciales, Mary et moi avions décidé d'attendre; nous utilisions la méthode du coïtus interruptus, tu sais. Et puis un soir, quand on était au lit, le voisin du dessous a claqué une porte et ça m'a fait éjaculer. Mary est tombée enceinte. Aujourd'hui encore, chaque fois que je me crois très malin, je me souviens qu'un claquement de porte a fait de moi ce que je suis. On apprend à être humble. Dans ce temps-là, la loi sur l'avortement n'était pas une plaisanterie. Quand on mettait une fille enceinte, on l'épousait ou on prenait la fuite. Pas d'autre option. Alors, je l'ai épousée, et j'ai pris le premier boulot qui s'est présenté. C'était ici." (43). La situation de Steve jadis.
Ils n'ont finalement pas eu l'enfant, Mary ayant fait une fausse couche. Jeunes mariés, sans beaucoup d'argent, le petit bonheur tranquille. Mary souhaiterait acheter un poste de télévision, mais ils n'en ont pas les moyens. Ils en discutent et Bart évoque cet épisode avec nostalgie: "
Il se souvenait bien de Mary ce soir-là, mince et séduisante, paraissant encore plus grande dans les sandales blanches qu'elle avait achetées pour célébrer la venue de l'été; elle portait un short également blanc et ses jambes étaient longues à n'en plus finir. Pour dire la vérité, (...) la seule chose qui l'intéressait, c'était d'ôter le plus vite possible son short blanc à Mary. Le reste le laissait plutôt indifférent." Ils font l'amour, puis Mary revient sur l'achat: "La faible lumière de la lampe assombrissait son regard et projetait une ombre semi-circulaire entre ses seins, et il sut qu'il allait lui refaire l'amour, qu'il aurait promis une Zenith grand écran à quinze cents dollars pour qu'elle lui permette de faire à nouveau l'amour, et rien que d'y penser, il se sentait durcir, il sentait le serpent devenir de pierre, comme Mary lui avait dit un jour qu'il avait trop bu, au réveillon du nouvel an chez les Ridpath (et maintenant, dix-huit ans après, il sentait le serpent devenir de pierre -à cause d'un souvenir)." Mary se propose de travailler au noir chez elle l'après-midi et il finit par accepter: "«Tant que je ne vois pas une lanterne rouge au-dessus de la porte en rentrant demain soir...", dit-il, capitulant.
Elle le fit basculer, s'assit à califourchon au-dessus de lui, et se mit à le chatouiller. Peu à peu les chatouillements se changèrent en caresses.
«Viens, lui murmura-t-elle à l'oreille, viens», et l'empoignant avec une pression douce et pourtant à la limité de l'intolérable, elle le guida. «Viens, Bart, viens en moi.»
(77-80)
La télé est achetée au prix de gros efforts, à la limite du supportable pour Bart qui ne se soucie gère de la télé:
"Pas pour la télé, mais pour Mary. Pour la lumière de la lampe sur ses petits seins, pour son sourire et son regard de défi, pour ses yeux qui changeaient de couleur selon son humeur, parfois si clairs, parfois sombres comme des nuages d'orage." (82). Puis le ménage s'installe dans la routine du confort américain.

On peut d'abord constater, pour la première fois chez King, la description assez longues de relations amoureuses non plus sadiques, ou sado-masochistes, mais détendues, dans un climat de confiance, de complicité et d'échange. Cette tendance, très nette ici, ira s'accentuant de roman en roman.

La Femme et son pouvoir.

Plus tard, trois années après la mort de leur fils adolescent, le mariage est à la dérive. Bart croit que que c'est la mort de leur fils et le fait de devoir quitter la maison qui sont la raison du naufrage. En fait, le problème lui apparaît bientôt plus complexe. Il avait aimé sa femme, il lui avait fait maintes fois l'amour. Mais existait-elle seulement par elle-même, en dehors de ce rôle de gardienne du foyer sexuée? Ils se rendent compte finalement de tout ce qui sépare les mariés qui vieillissent mal: "Ils se regardaient avec stupéfaction, comme s'ils venaient de découvrir en eux de vastes espaces inexplorés, de l'existence desquels ils ne s'étaient jamais doutés." (129)

Dans un moment de déprime, sa femme lui fait ds confidences: "
Sais-tu que j'avais bien failli ne pas t'épouser? Je parie que cette idée ne t'avait jamais effleuré!» Ses traits exprimaient une telle surprise que cela parut la satisfaire.
«Cela m'aurait étonné. Comme j'étais enceinte, je voulais bien sûr t'épouser. Mais une partie de moi-même s'y refusait. Quelque chose en moi ne cessait de me murmurer à l'oreille que ce serait la pire erreur de ma vie.
(...) Des tas d'idées me traversaient l'esprit. M'enfuir. Me faire avorter. Avoir le bébé et le faire adopter. Avoir le bébé et le garder. Et puis, en fin de compte, je me suis décidée pour la solution raisonnable.» (...)
Si seulement elle pouvait changer de sujet! Il avait l'impression d'ouvrir un placard, pour s'apercevoir qu'il était plein de moisissures.
«Mais j'ai été heureuse avec toi, Bart.
- Vraiment? dit-il automatiquement. Il se rendit compte qu'il avait envie de partir. Ça n'allait pas du tout, ça. Pas pour lui, en tous cas.
«Oui. Mais le mariage change la femme bien plus qu'il ne change l'homme. Quand tu étais petit, tu avais une entière confiance en tes parents, tu te souviens? Tu n'avais aucune crainte à ce sujet? Tu considérais comme normal qu'ils soient toujours là, au même titre que la nourriture, le chauffage, les vêtements. Tu te souviens?
- Bien sûr.
- Et puis je me suis bêtement fait mettre enceinte. Et pendant trois jours, un univers totalement nouveau s'est ouvert à moi.»

Bart est stupéfait par ce déballage et se rend compte que les petits événements quotidiens vécus par son épouse, qui semblaient être au centre de sa vie, paraissaient attractifs, ne faisaient que masquer son vide. "
Avait-elle vraiment traversé vingt années de mariage avec en tête cette unique pensée importante? Vraiment? À l'entendre, on pouvait le croire. Vingt ans, mon Dieu! Il sentit son estomac se soulever."
Et Mary continue de lui exposer comment sa vraie vie lui a échappé: "Je me voyais comme une personne indépendante. Quelqu'un qui ne dépend de personne, qui n'est subordonnée à personne. Que personne n'essaie de changer." Mais elle a fait le choix du raisonnable, "comme ma mère avant moi, et comme sa mère à elle. Comme mes amies. (...) Je t'ai donc dit oui, comme tu t'y attendais, et la vie a suivi son cours. (...) Tu as toujours été bon avec moi. Je t'en suis reconnaissante, tu sais. Mais c'était un environnement clos. Je ne pensais plus par moi-même. Je m'imaginais que je pensais, mais ce n'était pas vrai." (181/2)

Quand il la revoit, alors qu'elle l'a quitté, Bart est fort surpris:
«Elle portait une robe de lainage venant jusqu'aux genoux, d'un camaïeu de gris très doux. Ses cheveux étaient réunis par une tresse qui tombait jusqu'au milieu du dos. Il ne se souvenait pas de l'avoir vue coiffée de cette façon. (...) Ça la rajeunissait." (178). Elle a décidé de reprendre ses études à l'université, et, en le lui annonçant, sa voix "vibrait d'une joie qui n'était pas feinte" (317). Et Bart se souvient d'épisodes passés, qu'il avait mis en mémoire, comme par exemple la première fois où ils avaient mis leur fils Charlie en garderie. Alors qu'il ne veut pas abandonner son fils, Mary le tire par la main et l'entraîne avec les autres enfants: "Charlie s'était mis à pleurnicher. Mais Mary avait continué à monter les marches sans un instant d'hésitation, parce que l'amour d'une femme est étrange et cruel et presque toujours lucide et l'amour lucide est effrayant; elle savait que partir sans se retourner, sans se soucier des pleurs du gamin, était la meilleure solution." (320)

L'égalité des sexes.

La découverte que fait Bart est celle que signalait déjà King quand il faisait l'analyse de Carrie, "l'angoisse du mâle devant un avenir où l'égalité des sexes sera assurée". Mais aussi "la Femme, prenant conscience de son pouvoir". Faire l'amour pour une femme, est "un acte de pouvoir, il est vrai, un pouvoir capable de briser toutes les chaînes, mêmes les plus solides." (Ça, 1061) Cette saine réflexion sur le sort de la femme au foyer, de la sienne par exemple, d'une Tabitha qui a été frustrée de l'avenir de poète ou d'écrivain qu'elle avait rêvé quand elle était à l'université; d'une épouse, son égale en fac, réduite aux couches et aux maladies des enfants, comptant les sous et s'emportant contre un mari buveur et faible, qui les dilapide; qui lui corrige ses manuscrits et l'incite à croire en son avenir. Cette réflexion, il était temps qu'il la fasse. Et d'en assume les responsabilités.

À cet égard, la dédicace du roman méritent d'être étudiée de près. Des obscurités subsistent, mais on peut essayer d'y voir clair.
Chantier est dédié à un professeur du Département d'Anglais de l'Académie de Hampten, lycée où il a enseigné deux ans, Charlotte Littlefied. Cette collègue a joué un rôle important dans la vie de King, alors qu'il cherchait encore à se définir. Beahm dit qu'il l'aimait, selon ses dires, "autant qu'il aimait sa mère." (SKS, 308) Charlotte lui a demandé, juste avant sa mort, de lire le passage des Proverbes cité dans la dédicace (31, 10-31). Ce verset de la Bible fait l'Éloge de la Femme vaillante (peut-être vaudrait-il mieux traduire par: la femme de valeur). Or les qualités de la femme vaillante sont essentiellement domestiques. C'est la femme vertueuse, qui soigne bien la maison de son mari et ses enfants. Rien d'autre. Il n'est pas dit qu'elle doit «réchauffer la couche de son époux», ou une de ses équivalences bibliques. Mais en une phrase: conduis bien ton ménage et tu seras heureuse. Charlotte s'était-elle rendu compte que Tabitha était réduite à une fonction domestique et maternante? Qu'a-t-elle détecté d'insuffisant dans la vie conjugale de King? Que Chantier soit le premier roman où King traite la femme comme un être humain désirant et indépendant, qu'il décrive une femme retrouvant son autonomie perdue, incite à faire le rapprochement.

La mort de sa mère, d'un cancer de la langue, à soixante ans, l'a profondément affecté. De longs passages sont consacrés dans
Chantier au cancer qui ronge le fils de Bart et de Mary. Mais la disparition de sa mère l'aidera dans une certaine mesure à devenir l'adulte sans protection parentale, aux premières lignes pour assurer la continuité familiale et ses responsabilités.

De la même manière,
Chantier clôt toute une série d'oeuvres qui se termine par le syndrome de la tour. Incapable d'assumer ses contradictions -les conjugales et les autres-, s'enfermant dans son délire, Bart se met à tirer sur des personnes qui ne sont pas responsables de ce qu'il est devenu, comme Charlie, Garrish ou Todd l'ont fait également. Mais tous en tuant à distance, sans établir un contact physique. Avec une arme à feu pointée et armée, prête à cracher: on appréciera la symbolique.

Premier bilan.

Dans l'Avant-propos de Danse Macabre, recueil de nouvelles qui suivit la rédaction de Chantier, les remerciements sont une sorte de bilan. Les voici tels quels: "Je remercie:
Tabitha, mon épouse, le plus avisé et le plus sévère des critiques.
1 (...)
Naomi, Joe et Owen2, mes enfants, pour la compréhension qu'ils savent montrer lorsque je dois les abandonner pour aller m'enfermer dans la pièce du bas.
Ma mère, décédée en 1973, et à qui je dédie ce livre. Elle ne me ménagea jamais ses encouragements et trouva toujours quarante ou cinquante cents pour timbrer l'enveloppe libellée à sa propre adresse qu'elle joignait systématiquement à son courrier. Personne -pas même moi- ne se réjouit autant qu'elle quand je réussis à «percer."
(22/3)3

Sa mère, Tabitha: lui restent en conscience à régler son problème de boisson et ses pulsions de colère passées à l'égard de ses enfants, à mieux intégrer une relation conjugale épanouie. Les thérapeutes savent que, pour se libérer de ses angoisses et de ses troubles existentiels, la parole joue un rôle considérable. On ne s'étonnera donc pas que nombre des oeuvres suivantes soient consacrées à liquider le passé. Symboliquement, cela correspond aussi à une rupture géographique importante: le choix d'une résidence, à Boulder dans le Colorado, faite en pointant au hasard sur une carte...
Ce sera la fonction des romans et nouvelles écrits entre l'achat de
Carrie par Doubleday et le retour du Colorado en 1975 de faciliter cette liquidation. Ces oeuvres, qui serviront à cette démonstration sont: Salem (72/74), le Croquemitaine (73), le Corps (73), Un Élève Doué (1974), Chantier, dont il a été question plus haut, et Shining, l'Enfant-Lumière, commencé en 1974. On peut considérer que qu'avec la rédaction du Fléau, et la naissance d'Owen en 1977, il a surmonté bon nombre de ses problèmes. Il a alors trente ans.

Roland Ernould ©

ÇA = ÇA, (81-85) < 86
CAI = la révolte de Cain, (68) < 85 (MAC)
CAR = CARRIE, (72-73) < 74
COR = le corps , (73) < 82 (DIF)
CRO = le croque-mitaine, (73) < 78 (BRU)
DIF = DIFFÉRENTES SAISONS 4 novellas,
(82=postface)
ELE = un élève doué, (74) < 82 DIF
FL1 = LE FLÉAU, version abrégée, (75-78) < 78
FL2 = LE FLÉAU, version complète, (88 version 78) < 90
MAC = DANSE MACABRE préface + 20 nouvelles, (77 ) < 78
MAR = MARCHE OU CRÈVE, (66-67) < 79
NON = Nona, (78) < 85 (MAC)
POS = poste de nuit, (70) < 78 (BRU)
PRI = le printemps des baies , (68 c75 < 78 (BRU)
RAG = RAGE, (66+71) < 77
REL = La revanche de Gros Lard Hogan, (75) (COR)
REV =RÊVES ET CAUCHEMARS 23 nouv., (92 notes 93) < 93
RUN = RUNNING MAN, (71-72) < 82
SAL = SALEM, (72-74) < 75
SHI = SHINING, L'ENFANT LUMIÈRE, (74-77) < 77
SIM = SIMETIERRE, (79-82-83) < 83
STU = Stud City, (69) (COR)
TIG = en ces lieux les tigres, (68) < 85 (MAC)

Abréviations : Les trois lettres correspondent
aux titres des ¤uvres. La ou les dates entre
parenthèses sont celles de la création de l'¤uvre.
La dernière date est celle de la publication aux USA. Les
titres des romans sont en majuscules. Les titres des
nouvelles, en minuscules, sont suivis par l'abréviation du
recueil)
Premières dates (entre parenthèses) : années de conception et d'écriture
deuxième date : date de parution

Pour précisions supplémentaires, voir la bibliographie.
Ouvrages critiques de King :

ANA = ANATOMIE DE L'HORREUR, (79/80).< 81
PAG = PAGES NOIRES 1979/80. 1981

Ouvrages critiques consacrés à King :

SKS = George Beahm, THE STEPHEN KING STORY, Warner Books, éd. 1994. Pas de traduction française à ce jour
SKC = George Beahm, THE STEPHEN KING COMPANION
Warner Books, éd. 1993. Pas de traduction française
à ce jour.
TSK = George Beahm, TOUT SUR STEPHEN KING, éd. Lefrancq 1996.
Phénix 2 = Stephen KING, Les Dossiers de Phénix 2, éd. Lefrancq, Bruxelles 1995.

Notes.

 

1 Le roman Carrie avait été dédié à Tabitha: Pour Tabby, qui m'a attiré dans cet univers et m'en a a fait sortir. On aura l'occasion de revenir ultérieurement sur les significations possibles de cette dédicace.

2 Né en 1977, son deuxième fils et son troisième enfant, né 4 ans après son frère Joe.

3 Un des grands regrets de King est que sa mère soit morte avant la parution de Carrie, son premier livre édité.

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ce texte a été publié dans ma Revue trimestrielle

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saison # 23 - printemps 2004.

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