LES LOUPS GAROUS

de Stephen KING.

"Nous redoutons le loup garou :

il représente une partie enfouie au fond de nous

que les restrictions apolliniennes sont impuissances à maîtriser. (...)

C'est notre fait dionysiaque." (Pages Noires, 115)

 

 Les symboles thériomorphes sont liés à la croyance d'une puissance maléfique dont disposeraient certains animaux. En Occident29, liés au démon et images de la sauvagerie, les loups, ravageurs des troupeaux et dangereux quand ils ont faim et chassent en meute, ont été pendant des millénaires la grande crainte des hommes. L'appel de détresse «au loup» du berger appelait la communauté du village au secours. Dans des temps Iiés à la nuit, à ses antres chthoniens ou infernaux, le loup se retrouve dans un univers de malédiction auquel il appartient encore.30
.. du site. ..

Très répandue dans le folklore31, la croyance aux loups-garous existait dans l'Antiquité comme motif fantastique. Ovide, Pline et Pétrone en ont fait des personnages32. La lycanthropie métamorphose un homme en un monstre envoûté par un pouvoir maléfique et entraîné malgré lui à commettre des transgressions, idée reprise jusqu'à une époque toute récente. De même la monstration spectaculaire de la métamorphose est une pratique récente, influencée par le cinéma : auparavant le temps de la métamorphose était occulté ou réduit33. La métamorphose du loup-garou ne fut liée au cycle lunaire qu'au Moyen-Âge avec le lai Bisclavret de Marie de France.

Le motif est sous-nettement représenté en littérature comme au cinéma, plutôt tenté par les icônes de Dracula ou de Frankenstein. King a utilisé trois fois le motif du loup-garou : en nous présentant d'abord un garou traditionnel, avec un aspect original en le plaçant sous la tutelle de Dieu et du Diable. Ensuite le garou du cinéma, vu par des préadolescents et combattu comme avatar d'un monstre. Enfin un garou plus original, sympathique, déplacé dans l'espace et le temps.

Un garou entre diable et Dieu.

 La nuit du loup-garou 34 est un récit bien classique, où, comme le signale Barbara Sadoul, "le garouage est une machine à faire peur." (op. cit., 5) King a placé son poersonnage dans une situation elle aussi traditionnelle, celle de l'homme qui découvre sa condition de garou, avec cependant comme originalité le rapport de son garou avec Dieu. Cette relation est à mettre en regard avec ce qui fait vraiment l'originalité de King, intéressante par l'utilisation du cycle lunaire dans une année solaire, la symbolique du retour de la lumière et des ténèbres, du bien et du mal, qui représentent les aspects de la condition humaine. L'idée d'un calendrier l'excita. Il existe toutes sortes de calendriers, "mais un calendrier racontant une histoire? Ça, c'était une idée neuve pour moi. Je me mis à jouer avec elle, à lui faire danser un petit rock." (10) Cette contrainte lui imposa de faire apparaître le garou à chaque lunaison. Pour le lecteur, la découverte du garou n'est pas à faire, puisque le titre l'a renseigné.

 

Des indices à la monstration.

 Qui dit loup dit chien : grattements, hurlements sont les premières manifestations de la bête, ce qui permet le dévoilement progressif et le suspense. En plein blizzard, un cantonnier réfugié dans une cabane entend un grattement à la porte et pense à un chien : "Une pointe de terreur glaciale s'est insinuée dans son coeur. (...) Arnie a hérité le riche sang gallois de son père, et son instinct ne lui dit rien de bon." (26) Ce n'est pas un chien, mais un loup qui défonce la porte, un loup aux yeux traditionnellement jaunes. Ses rugissements "ressemblent affreusement à des paroles humaines." (27)

Les empreintes d'un loup ont été constatées, mais à l'école on parle déjà de loup-garou. Le jeune Brady, qui ne croit pas au garou, s'est attardé à jouer avec son cerf-volant : "Un rugissement assourdissant emplit soudain la nuit, et Brady Kincaid se met à crier. Il croit au loup-garou à présent. Oh oui! Comme il y croit! Mais il est trop tard. (...) Le loup se précipite vers Brady. Il court debout sur ses pattes de derrière. La lune teinte son épaisse toison d'une chaude couleur de flamme, ses yeux verts luisent comme deux lumignons et dans sa patte droite (une patte qui a la forme exacte d'une main d'homme, avec de longues griffes à la place des ongles), il tient le cerf-volant de Brady." (40) L'aspect anthropomorphe du garou se précise (station debout, patte/main), mais, curiosité, les yeux sont devenus verts, à l'imitation des auteurs qui ont abandonné peu à peu la convention. Dans la littérature du genre, on trouve des garous aux yeux rouges (la couleur satanique du sang), verts ou bleus. Peu ont des mains humaines.

King n'élude pas le temps de la transformation : il s'en délecte au contraire, dans une description de deux pages où il étale le vocabulaire de la métamorphose lupique, tout en multipliant des détails réalistes pour renforcer la crédibilité de l'action. Le tenancier d'un bar voit, la nuit tombée, arriver un client que tout le monde connaît. Il attend son café. Soudain, le visage anodin du client prend un aspect bestial : "Les traits de son visage changent de forme, ils s'élargissent, épaississent comme sous l'effet de quelque monstrueuse fusion. Sa chemise de toile gonfle, gonfle... Soudain, les coutures de la chemise craquent. (...) Ses yeux d'un brun liquide s'éclaircissent, deviennent d'un horrible vert iridescent.
La créature - monstre? loup-garou? quel nom lui donner? - pose une patte tâtonnante sur le comptoir
(...) telle une de ces abominables créatures du cinéma d'épouvante qui aurait soudain jailli de l'écran du drive-in. (...)
La Bête bondit sur le comptoir avec une agilité terrifiante. Sa chemise est en lambeaux, et Alfie perçoit le son des clés et des pièces de monnaie qui s'entrechoquent au fond des poches de son pantalon déchiqueté." (48/9)

Le lecteur possède une information nouvelle : la chose-garou, la Bête est une notabilité de la petite ville.

Le garou et l'amour humain.

 
À la Saint-Valentin (King reconnaît avoir fait des entorses au calendrier pour le faire coïncider avec les cycles lunaires), King a introduit une scène d'amour originale. La grassouillette modiste Stella rêvasse. Moquée par la communauté pour sa corpulence, elle peut imaginer ce qu'elle veut. C'est la Saint-Valentin et elle veut de l'amour. Elle «voit» son homme, "
celui qu'elle attend depuis si longtemps, et il est d'une diabolique beauté.
(Diabolique, oh oui, l'amour ce serait d'avoir le diable au corps...)
Il est enfin venu par cette nuit tout irradiée de lune. Il est venu, il va la prendre, il va la..."
(31)

La fenêtre s'ouvre effectivement, et c'est un loup qui s'avance vers elle : "Ses yeux jaunes lancent des lueurs de froide convoitise. (...) Le loup pose ses deux pattes sur le lit, une de chaque côté du corps étendu de Stella. Elle sent son haleine sur son visage» une haleine brûlante» mais dont la chaleur n'est pas si déplaisante que ça. Les yeux jaunes du monstre plongent dans les siens.
- Mon chéri... souffle-t-elle en fermant les paupières.
Il s'abat sur elle.
L'amour, ce serait comme une mort."
(32) La concupiscence de ce garou surprendra davantage quand on connaîtra la personnalité de l'humain non transformé.

Les réactions incrédules.

 Pour ses concitoyens inquiets, le constable Neary a son explication sur les meurtres qui se répètent annuellement, avec la thèse la plus ordinairement avancée pour les auteurs de crimes monstrueux : "Y a des gars qui sont comme deux personnes en une, si vous voulez, explique-t-il. Leur personnalité est double, voyez. Y a un nom pour ça, d'ailleurs. Ça s'appelle de la schizophrénie. (...) Eh bien à mon avis, c'est à un de ces putains de schizophrènes qu'on a affaire. Quand la lune est pleine, il s'en va égorger quelqu'un, mais je ne crois pas qu'il soit conscient de ce qu'il fait. Il pourrait être le premier Tartempion venu. (...) Peut-être même qu'il est ici, parmi nous, en ce moment." Mais le constable se moque de la peur du garou qui gagne la ville. Un monstre humain dissimulant une bestialité foncière sous un aspect parfaitement normal, soit. Par contre, on ne lui fera pas croire à "un gus à qui il pousse des poils et qui se met à hurler à la lune. Non. Ce genre de conneries, c'est bon pour les mômes." (68)


Le petit Marty soutient avoir vu une grande «bête» puante, au corps couvert d'un pelage de couleur sombre, avec d'énormes crocs, des yeux verts iridescents : "
Elle avait de longues griffes, mais ses pattes ressemblaient à des mains humaines. Il lui avait semblé aussi qu'elle était pourvue d'une appendice caudal. D'une queue, bordel! Et puis quoi encore?" (69) Balivernes d'un gosse qui a entendu les histoires de loup-garou qui circulent dans son école.


King adore asséner aux incrédules la preuve de leur aveuglement. Il ne va pas rater le constable, obstiné dans son explication renforcée par l'idée du coiffeur qui lui suggère que le «monstre» porte un déguisement et un masque. Quand il est à son tour agressé par le garou, il saisit la fourrure de la tête et se met à tirer dessus dans "
l'espoir insensé que le masque va céder, qu'il va entendre un claquement d'élastique suivi d'un bruit mouillé de latex arraché et qu'il verra le visage du tueur.
Mais rien ne se produit, sauf que la Bête pousse un mugissement de rage et de douleur et lui tranche la gorge d'un revers de la main."
(72) D'une main humaine, malgré les longues griffes. Le petit Marty ne s'était pas trompé

Découverte de l'état de garou.

 Le révérend Lester fait de curieuses constatations. Les choses ne tournent pas rond : "Il avait déjà remarqué que certains matins (en général dans les périodes de pleine lune), il se réveillait en éprouvant une extraordinaire sensation de bien-être, de santé, de force. Ce sentiment diminuait avec la lune, puis s'enflait à nouveau en lui à l'approche de la pleine lune suivante." (89) Régulièrement, ses vêtements sont crottés, lacérés. Lui viennent aussi inexplicablement des écorchures, des contusions, qui ne lui causent aucune démangeaison ou douleur.

Un matin, il se réveille borgne. "Il n'avait pas éprouvé plus de douleur qu'avec les écorchures et les contusions antérieures. (...) À partir de là, la certitude était trop aveuglante pour qu'il puisse se voiler la face plus longtemps. Le loup-garou, c'est lui. La Bête, c'est lui." (90) Il ne garde cependant aucun souvenir des actes auxquels il se livre dans son état de garou tueur, sauf "cette espèce de bonheur un peu ivre qu'il éprouve à chaque fin de cycle, et la fébrilité qui l'envahit toujours avant." (92)

Il subit cette révélation sans éprouver des sentiments de culpabilité ou d'horreur, le moins qu'on puisse attendre d'un pasteur, d'autant plus que le garou est symboliquement lié au diable. Il se résigne sans se juger : "Je n'ai pas voulu que ce... cette chose m'arrive. Je n'ai pas été mordu par un loup, ni envoûté par un Tsigane 35. Il s'agit d'un simple accident. Un jour, j'ai cueilli des fleurs pour garnir les vases de ma sacristie. (...) Elles se sont flétries entre mes mains. Avant même que j'aie eu le temps de retourner en ville, elles sont devenues toutes noires. C est sûrement à ce moment-là que la chose m'est arrivée." (92)

Le révérend Lester s'absout avec une confondante facilité, en se servant de son Dieu comme bouclier contre le Diable, et en imaginant même un Dieu complice du diable utilisé comme instrument : "Je suis un homme de Dieu, songe-t-il, et je ne me suiciderai pas. Je fais oeuvre de charité ici, et même s'il peut m'arriver de faire le mal aussi, je ne serai pas le premier à y avoir succombé. En somme, le mal sert aussi les desseins du Tout-Puissant, du moins c'est ce que le livre de Job nous enseigne. Si c'est le Malin qui guide mon bras, Dieu saura bien le retenir au moment où il le faudra. Car tout en ce bas monde sert les desseins de la Divinité..." (92)

Lorsqu'il lit le récit d'un de ses meurtres dans le journal, une crapule tuée par hasard, il pense : "C'était un méchant homme. Tout en ce monde contribue à l'oeuvre de Dieu." Et quand il risque d'être dénoncé par le jeune Marty, dont il connaît l'existence par les messages qui lui sont envoyés, il ne pense qu'à l'éliminer : "Tout en ce monde sert les desseins du Seigneur. Si Dieu le veut, je le retrouverai. Et je le ferai taire. À tout jamais." (95)

La mort du garou.

 Le jeune Marty, 10 ans se désespère que la ville ait annulé le feu d'artifice de la fête nationale : "C'était à cause du tueur. Les journaux l'avaient baptisé «le Tueur de la pleine lune»". D'après les élèves, "le Tueur de la pleine lune n'était pas un être humain, mais une créature surnaturelle, un genre de loup-garou." (53) Marty se fait son feu d'artifice personnel, sort tard la nuit sur la pelouse pour lancer ses pétards, quand le loup-garou arrive. Marty lui lance le chapelet de pétards à la figure : "La Bête pousse un horrible rugissement de rage et de souffrance et elle recule maladroitement en battant frénétiquement l'air de ses pattes. (...) Marty voit un de ses yeux verts luminescents s'éteindre comme une flamme de chandelle. À présent, la créature pousse des hurlements de douleur. Elle se laboure la face de ses griffes en meuglant pitoyablement." (64) Elle fuit. À partir de cet indice, l'oeil manquant, Marty reconnaît plus tard le garou, mais pas seulement parce que l'homme porte un bandeau noir. Il trouve une ressemblance "entre les traits de ce visage et le mufle convulsé du monstre rugissant auquel il a fait face." (83) La Bête est le révérend Lester Lowe, pasteur de l'église baptiste de la Grâce.

Comme le cas se produit fréquemment chez King, l'enfant délivrera la ville de son monstre. Son oncle lui a donné un colt et lui a coulé deux balles en argent massif avec la cuillère en argent que Marty a reçue pour sa confirmation (comportant donc le minimum de sacré!). Le garou surgit : "Elle est d'une taille imposante, cette Bête. Deux mètres dix, deux mètres vingt peut-être. (...) Son unique oeil vert (...) roule dans son orbite et elle promène autour d'elle un horrible regard vacant. Le regard se pose sur Marty. Un mugissement de triomphe caverneux gonfle la poitrine de la créature et au moment où il jaillit d'entre ses immenses crocs jaunâtres, elle bondit sur le garçonnet." Marty le tue après lui avoir dit : "«Pauvre révérend Lowe, je vais essayer de vous délivrer.» (...) Magiquement, l'oeil restant de la créature s'éteint comme une chandelle dans un ouragan." (104) Et selon la tradition, le garou mort retrouve son apparence humaine : "Le loup-garou-est en train de changer. Les poils hirsutes qui le recouvraient entièrement semblent se rétracter à l'intérieur de son corps. Ses babines figées dans un rictus de rage et de douleur se distendent et retombent sur ses dents qui sont en train de rétrécir. Les griffes se volatilisent comme par magie et font place à des ongles... des ongles qui ont été rongés presque jusqu'au sang.
À présent, c'est le révérend Lester Lowe qui est étendu là, enveloppé du linceul sanglant des voilages."
(106)

 

Lester n'a pas trouvé le courage de lutter contre force du mal, même s'in ne pouvait rien changer à l'absurde qui le frappe. Il a subi, en se résignant, le pouvoir surnaturel de la métamorphose et sa transformation. Si des auteurs ont rendu des loups-garous sympathiques pour leurs sentiments humains et leur état de victime, ce n'est pas son cas. À lui s'applique plutôt la remarque faite par King dans Anatomie... à propos de Michael London, le lycéen loup-garou de I was a Teenage Werewolf 36 : "L'homme descend du singe, mais lui, il est remonté jusqu'au loup." (56)


L'habileté de King aura été de situer le garou comme un mal extérieur s'abattant sur une de ces petites villes qu'il décrit si bien : "
Sa survenue présente n'a pas plus de raison d'être que n'en aurait celle d'une épidémie de cancers, d'un assassin psychotique ou d'une tornade meurtrière. Son temps est venu, simplement, et le sort lui a fait choisir pour théâtre cette banale bourgade du Maine où l'événement de la semaine est le repas collectif dont les places vendues à l'encan servent à financer les oeuvres de la paroisse (on y mange invariablement les traditionnels haricots au four), où les enfants offrent encore des pommes à leur maîtresse d'école, et dont l'unique hebdomadaire consacre de minutieux comptes rendus à toutes les excursions du club du troisième âge." (28) Entre le diable et son Dieu, Lester n'a pas su - ou pu - choisir. Sa métamorphose est représentative de la conception d'un destin fixé inexorablement, sans espoir d'y remédier, l'image moderne du fatum antique.

Les garous paroissiens.

 On ne peut abandonner Le cycle du loup-garou sans faire état du passage le plus étonnant, la mise en scène de garous oniriques. Avant qu'il comprenne qu'il est devenu garou, le révérend Lester a fait un horrible cauchemar. Il prêche dans son église. Il a choisi comme thème de son prêche : la Bête est parmi nous. Il répète cette formule à satiété : "La Bête! s'exclame-t-il. La Bête est partout! Satan ne vous lâchera pas d'une semelle! En tout lieu, vous le rencontrerez!" (42) En allant acheter des cigarettes, au prochain bal de l'école, partout. Mais il a beau dire de se méfier de la Bête, mettre en garde contre sa facilité à contrefaire l'apparence du voisin, son auditoire lui échappe : "Il se passe une chose abominable dans son église inondée de soleil : ses paroissiens se transforment! Avec une horreur sans nom, il comprend que tous les fidèles agglutinés dans son église - et ils sont bien près de trois cents en ce Dimanche du Retour - sont en train de se transformer en loups-garous." (43) Le révérend perd pied et il se met à "vociférer d'une voix aux accents extatiques : «La Bête! La Bête est là! La Bête est partout! Elle est partout! Partout! Partout!» Mais cette voix n'est plus la sienne; elle s'est muée en un grondement inarticulé. Il abaisse son regard, s'aperçoit que les mains qui dépassent des manches du costume noir qu'il ne revêt que pour les grandes occasions se sont transformées en pattes grises... Et là-dessus, il se réveille." (44)
La mise en scène est intéressante, propose des perspectives de mal collectif qui ne seront pas reprises dans la novella. Mais les caractéristiques lupiques sont restées fidèles aux conceptions classiques du motif.

 

Le garou imaginé de Ça. 37

 Le loup-garou de cinéma, avatar de Ça, a la particularité de ne pas avoir de forme personnelle, mais de se concrétiser conformément aux désirs ou aux peurs phobiques de ses interlocuteurs, suivant qu'il veut les séduire ou les éliminer. Il apparaît sous la forme d'un loup-garou à double appartenance, sous la forme que Richie, dans sa peur, a imaginée. Mais ce garou est personnalisé, en portant la marque de Ça, un élément qui participe à son avatar/clown, sa forme de prédilection passe-partout grâce à laquelle il traverse les âges : "C'était comme dans un film d'horreur et pourtant pas vraiment. (...) Il avait plongé les mains dans les crins ébouriffés de son pelage, il avait aperçu une petite lueur orange maléfique (comme un pompon!) briller dans l'un de ses yeux verts. Ces choses étaient... comment dire? des rêves concrétisés. Et une fois que de tels rêves accédaient à la réalité, ils échappaient à la maîtrise du rêveur et acquéraient une autonomie mortelle leur permettant d'agir indépendamment." (844/5) King utilise une fois encore l'idée que les émotions humaines ont une force telle que la peur peut, par participation, revêtir une réalité en dehors de l'esprit humain qui les ont éprouvées.

Richie, qui a vu un loup-garou le samedi précédent, sur l'écran du cinéma Aladdin, sait faire la différence entre le monstre du cinéma et celui qu'il a sous les yeux : "Ce n'était pas Michael Landon, le visage grimé, le corps couvert d'une fausse fourrure. C'était bien réel." (373) Le loup-garou de Ça a été traité au chapitre 5 et le lecteur en connaît les caractéristiques. En plus du pompon orange dans sa fourrure, le garou qui est apparu porte le nom de Eddie brodé sur sa veste. En clair, l'avatar du garou marqué sous le double signe de l'appartenance monstrueuse de celui qui crée la forme (le pompon orange) et celui de son destinataire inspirateur de la forme, Richie.

Outre la personnalisation de sa forme, le garou de Ça, la créature des égouts, possède une seconde caractéristique. Il se concrétise à la sortie d'un conduit d'évacuation des eaux usées, son espace de déplacement. La description du garou et son combat avec les enfants est décrit pendant plusieurs pages (836/41), jusqu'à sa retraite par les égouts après avoir été frappé entre les yeux par une balle en argent. Le garou ne présente pas d'autres particularités notables par rapport aux représentations lupiques traditionnelles. Avec Wolf, le garou du Talisman, King fera preuve de plus d'imagination.

Un garou dans l'espace et le temps.

 Qui, de Straub ou de King a eu l'idée de ce loup-garou modernisé? La part de Straub ne doit pas être négligeable. Dans Le cycle du loup-garou et Ça, l'apport personnel de King n'a pas été considérable, qui s'est contenté de reprendre les clichés traditionnels en n'y apportant qu'une touche personnelle minime. Les garous du Talisman 38 prennent leur place dans un curieux mélange de terreurs de notre monde réel, et d'univers alternatifs de science -fantasy.

Quand King a écrit les deux oeuvres analysées précédemment, le motif du garou s'était considérablement enrichi, et les romans l'utilisant avaient changé de perspectives39. Certains garous acceptent la métamorphose lupique et de ses conséquences, et utilisent certains avantages. D'autres sont en opposition avec notre société. Une des icônes modernes est le retour du loup-garou à l'ordre naturel, sa libération des contraintes sociales. Vécue dans la libération de l'élan vital, la métamorphose est vécue positivement, par un nouvel être qui n'est pas nécessairement dégradé.

Jack Sawyer, douze ans, affronte diverses épreuves en tentant de trouver le talisman, qui peut amener la guérison de sa mère. Il peut passer de ce monde à un autre, celui des Territoires, où vivent un certain nombre de doubles d'êtres humains. Équivalents de notre Terre, les Territoires comportent des zones utilisées pour l'élevage de curieux animaux croisés du buf et du mouton, effectué par des loups-garous qui gardent les troupeaux. Ces loups-garous ont une apparence sensiblement humaine, mais présentent d'importantes différences : poilus, les yeux changeants, parfois orange vif en cas d'émotion, ordinairement bruns; des pieds ressemblant à des pattes, poilues comme les mains. Wolf, quand il rencontre Jack, se présente tranquillement comme un loup-garou..., ce que son nom suggérait sans discrétion. Car il parle, tout en ayant gardé ses cris et hurlements comme moyens d'expression complémentaires.

Ces loups-garous vivent en famille matriarcale, ont des règles de conduite d'une inspiration biblique. On ne jure que par le «Grand Charpentier»40, assimilé au dieu biblique dans les jurons : "Dieu me pile" ou "Par les clous du Seigneur!" (chap. 16).Les préceptes suivis sont ceux d'une société agricole : le bon berger doit veiller à son bétail - on ne doit JAMAIS toucher au troupeau -, le loup qui dévore ses bêtes est damné et "puni de mort" (chap. 17). Car Wolf, comme les siens, se transforme en loup-garou traditionnel lors de la pleine lune. Il a le naturel du bon sauvage à la Jean-Jacques Rousseau, et, comme le constate Jack, "rien de mauvais chez cet être-là, pas la moindre trace d'agressivité." (chap. 16)

Passé sur notre terre en compagnie de Jack41, Wolf se comporte en parfait écologiste : il est vrai qu'il vient d'une contrée non polluée par la civilisation industrielle, où l'odeur d'un radis arraché est perçue à des dizaines de mètres! (chap. 3) Il a peur de la circulation, du bruit, des odeurs surtout, auxquelles son odorat de loup est particulièrement sensible. Il a le nez si fin qu'il détecte les maladies. Il est assourdi par les bruits, tousse, se sent malade. Inutile d'insister sur ses aventures et ses remarques, critique en règle de notre civilisation vue par «le bon sauvage», dans l'inspiration caustique de la société du temps vue par des Persans par Montesquieu (Lettres Persanes) ou par le Huron de Voltaire (L'Ingénu). La séance de cinéma à laquelle assiste Wolf contre son gré est irrésistible. (chap. 18)

Évidemment, il n'était pas question de rater la métamorphose de la pleine lune, le passage, appelé aussi «Migration» par les loups, auquel un chapitre entier est consacré (19), avec la description de l'agitation croissante de Wolf pendant les jours qui précèdent et ses transformations physiques. Après avoir enfermé Jack dans une cabane en pleine campagne ("C'est dans Le Livre du bon fermier, Jacky. L'histoire du loup qui ne voulait pas faire de mal à son troupeau. (...) Quand le Loup sait qu'il va se transformer, il met le troupeau dans la grange, et le loquet ferme la porte. il ne Voulait Pas Faire De Mal à Son Troupeau."), Wolf va manger : "Quand la lune m'emporte, il faut que je mange." Qui est dans sa prison? Jack enfermé dans sa cabane? Ou Wolf, en quelque sorte captif de sa mutation, à l'extérieur? Quand Wolf le quitte, Jack entend ses hurlements indéterminables, "les cris de joie d'un être qui se sent enfin libre, ou les cris de désespoir de quelqu'un qui se retrouve une fois de plus, privé de liberté." Wolf peut respirer enfin : "Les lieux qu'il traversait étaient plus primitifs, plus archaïques. Il respirait à présent ce qui restait de la douceur et de la force originelle de la terre; ce qui restait des qualités qui avaient autrefois été les mêmes que celles des Territoires."

Un tableau remarquable : la destruction en pleine lune, par un garou déchaîné, aux yeux "aussi rouges que des signaux de stop" (chap. 18), de la prison dans laquelle il a été enfermé, et sa mort pour protéger Jack, son troupeau, scène qui passe brutalement de l'action spectaculaire à l'émotion la plus pure. Et, divertissement, Jack reconduit chez lui en Cadillac par un garou, aux chaussures inadaptées dont le bout a été coupé, "laissant passer des orteils velus" , le frère de Wolf "dans la lune désormais" (chap. 46), que Jack, dont le flair s'est singulièrement amélioré, reconnaît à son odeur...

Si la plus grande partie des Loups se comportent comme Wolf en bons sauvages, bien meilleurs que la plupart de nos humains, quelques-uns ont été pervertis par notre civilisation : Morgan et son vil adjoint Osmond dans Les Territoires, y ont développé les forces du mal en enlevant des Loups pour les emmener dans notre continuum, où ils les ont conditionnés à tuer, comportement tabou dans les Territoires. Certains sont restés sur cette terre, sorte de base pour des opérations futures. D'autres, après leur formation d'hommes de guerre, ont été «exportés» là-bas, pour été utilisés comme troupes de choc par Morgan qui leur procure des armes pour conquérir à son profit Les Territoires.
Pour être complet, il faut signaler une autre métamorphose dans
Le Talisman, celle trompeuse d'un ouvrier qui se transforme en une sorte de bouc, aux "yeux presque transparents, pas seulement jaunes, mais éclairés de l'intérieur... Les yeux d'une hideuse lanterne de Halloween." Devenu animal, hurlant et écumant, le monstre, qui poursuit Jack, a mains cornées, des pattes semblables à des sabots, et une espèce de queue. (chap. 10) Image sans doute du bouc diabolique, l'animal du diable, objet d'abomination depuis le Moyen-Âge, où il est devenu une des montures des sorcières se rendant au sabbat.42


L'intérêt que King a porté au loup-garou n'a duré que quelques années, de 1981 à 85. Dans
La Nuit du loup-garou et Ça, King en était resté aux stéréotypes du cinéma de son enfance, avec en perspective la perte de l'humanité qui résulte de la métamorphose, le retour à la bestialité, et à la sauvagerie, sous l'appel de forces obscures, dans le morcellement de l'identité. Comme pour Salem et sa première exploitation du motif du vampire, sa première tentative d'utilisation du loup-garou s'est faite dans le cadre conventionnel, sans renouveler le motif. Le changement s'est produit lors de sa collaboration avec Straub, et Wolf est un bon garou, écologique contestataire, plus représentatif de l'évolution contemporaine de l'icône.

Dans
Anatomie de l'horreur, King a évoqué à de nombreuses reprises le loup-garou, en se référant presque exclusivement à son icône photographique. Il s'en est servi comme prétexte pour le comparer à l'écrivain, qui n'est peut-être pas l'agent de la norme, fonction sur laquelle il est revenu plusieurs fois : "Quand nous avons discuté des archétypes, nous avons mentionné celui du Loup-Garou, cet être tantôt horriblement velu et tantôt trompeusement lisse. Et s'il existait un Loup-Garou à double détente? Le créateur d'histoires d'horreur, comme nous l'avons dit, est sans doute un Républicain en costume trois-pièces sous son masque velu et plein de dents..., mais supposez que son apparence d'agent de la norme dissimule en fait un véritable monstre, une créature pourvue d'authentiques crocs et d'un nid de serpents en guise de chevelure? Et si tout ceci n'était qu'un mensonge? Et si le créateur d'histoires d'horreur, une fois débarrassé de tous ses oripeaux, était en fait un démon, un agent du chaos aux yeux écarlates et au sourire acéré?" (Pages Noires, 202)

Notes

29 Du Proche-Orient à l'Orient, le loup est un symbole positif, symbole de lumière (il voit la nuit) héros guerrier (Gengis Khan, le loup bleu), loup céleste en Chine, gardien et protecteur. Pour une analyse plus complète, voir loup dans le Dictionnaire des symboles, Jean Chevalier Alain Gheerbrant, op. cit., 582.

30 Dans les régions urbanisées, la crainte du loup s'est dissipée et devenue artificielle chez les enfants, plus conditionnés à la peur du chien de combat qu'à celle des loups ancestraux. Elle réapparaît sous des formes modernisées mineures dans les régions où les loups, menacés de disparition, ont été réintroduits. Le loup n'a plus, comme le loup-garou, qu'un caractère ludique ou métaphorique, survivances d'anciennes images revisitées.

31 Claude Seignolle a repris la tradition paysanne dans Le Galoup (texte repris dans de nombreuses anthologies et en éditions récentes : Le Diable en Sabots, Phébus, 1988 et Presses Pocket, 1991.

32 Barbara Sadoul, Gare au garou! anthologie, Librio 2000, introduction, 5.

33 En 1945, Robert Bloch avait ouvert la voie en détaillant une transformation dans L'homme qui criait au loup.

34 Cycle of The Werewolf. Création : 1981-postface 1983. Première publication : 1983. Édition fr. dans Peur Bleue, Albin Michel 1986. Peur Bleue est la traduction française du titre du scénario issu de la novella. Le film, Silver Bullet (traduction non reprise en français : Balle d'argent) a été tourné par Daniel Attias. Le scénario comporte d'importantes différences avec la novella. Il est intéressant à consulter pour voir comment King a transposé des images verbales en images visuelles.

35 Allusion à La peau sur les os.

36 I Was a Teenage Werewolf, suivi de The Curse of the Werewolf (1960), inspira à King en 1965 le titre de I Was a Teenage Robber, sa première nouvelle publiée (dans un fanzine). On notera l'importance prise par ces films d'épouvante dans l'imaginaire de King, qui les a vus quand il avait l'âge des préadolescents de Ça.

37 It. Création : sept. 1981 - déc. 1985 ex Derry. Première publication : 1986. Édition fr. Albin Michel 1988.

38 The Talisman, en collaboration avec Peter Straub. Création : 1982-84. Première publication : 1984. Édition fr. Robert Laffont 1986.

39 Dans son anthologie (op. cit.), Barbara Sadoul présente deux nouvelles modernes de Suzy McKee Charnas, Nibards, et Brad Stricklang, Et la lune brille pleine et lumineuse. Barbara Sadoul cite plusieurs romans représentatifs de ces tendances dans son introduction.

40 D'après les Évangiles, Jésus a été élevé par son père adoptif Joseph, qui était charpentier.

41 Pour rendre Wolf présentable, King s'amuse à multiplier les détails pittoresques - et nécessaires pour éviter à Wolf d'être reconnu : il se trouve au passage chaussé "d'énormes mocassins", "de chaussettes blanches" et de lunettes rondes! (chap. 18)

42 Opposée à l'imagerie chrétienne, le bouc, dans l'Inde védique, est le symbole positif du feu génésique, la force de l'élan vital.

Barbara Sadoulnote critique

Roland Ernould © Armentières, 11/2000.
(
roland.ernould@neuf.fr).
Ces opinions n'engagent que leur auteur.

ce texte a été publié dans ma Revue trimestrielle

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saison # 10 - hiver 2000.

 

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