François de Closets,
Ne dites pas
à Dieu ce qu'il doit faire, éd. du Seuil, 2004, 496 pages
Ce livre sera trouvé passionnant par ceux qui ne connaissent
pas bien- ou pas du tout - un de ceux qui ont changé
l'orientation de cette époque. Il est vaguement connu du grand
public par sa théorie de la relativité, et... deux
posters qui se trouvaient dans les salles de classe il y a quelques
dizaines d'années, et qu'on trouve encore ici et là :
tous deux le montrant âgé, chevelu, l'un tirant
malicieusement la langue, l'autre pensif et méditant,
peut-être bien finalement les deux aspects les plus
représentatifs de ce qu'il était. Certains en avaient
conclu, ce qui n'était pas faux, mlais très
insuffisant, qu'il était plein de sagesse et d'humour.
Le texte est bien sûr romancé - l'auteur est journaliste
- mais de manière intelligente, ce qu'il faut pour
intéresser le public sans déformer la
réalité. De Closets rappelle les qualités
d'Einstein, non seulement celles du scientifique, mais aussi celles
du politique qu'il fut à la fin de sa vie, et de l'humaniste
passé de la joie du savoir à la souffrance d'avoir
participé à l'oeuvre du mal.
Dans la première partie de sa vie, Einstein construit
patiemment seul des théories révolutionnaires, ne
faisant pas carrière, et dans l'indifférence de ses
collègues, hermétiques à ses idées. Il
n'a pas bonne réputation : au lycée, il s'est
montré inadapté plutôt que cancre, mais avec des
résultats désastreux. Les contraintes de l'enseignement
ne lui conviennent pas. Il n'apprécie guère les
humanités, comme on les appelle à l'époque,
rabâchage et apprentissage par coeur, ce qu'il refuse de faire.
Par contre il se jette seul dans la géométrie et les
mathématiques, aborde à quinze ans sans aide le calcul
différentiel et intégral. S'il ne fait pas grand chose
en classe, il s'instruit énormément en autodidacte. Il
ne supporte pas la discipline collective, l'autorité. Il
travaille seul et en 1905, à 26 ans, il publie cinq articles
qui fondent la théorie de la relativité, qu'une
poignée à peine de ses collègues arrive à
comprendre. Pourtant, il n'est pas, et de loin, le meilleur physicien
et mathématicien de son temps, mais il a su aborder les
problèmes physiques de son époque sous un angle
nouveau, osant aller là où les autres ne pensaient pas
chercher. Il n'a pas de laboratoire, n'observe pas la nature,
travaille uniquement avec des abstractions. Il pense avec un
critère de validité peu ordinaire : l'harmonie et la
cohérence. À 26 ans, il a remis en question la science
de son temps et devient l'équivalent d'un Pythagore, d'un
Copernic, d'un Galilée ou d'un Newton. C'est le succès,
on convie le solitaire partout, dans les congrès scientifiques
bien sûr, mais aussi à des conférences en Europe
et aux USA. Fait d'autant plus singulier que vingt ans après
sa découverte, la plupart des scientifiques ne sont toujours
pas en mesure de le comprendre... L'attrait du mystère
indiscutablement, ce qui est dans le cas présent proprement
étonnant.
Par la suite, sa vie n'a rien qui enflamme l'imagination. Rien dans
son existence de juif apatride ne ressort. Il se produit même
avec Einstein ce qui s'est produit avec beaucoup de savants qui
vieillissent : il refuse des théories nouvelles comme celle
des quanta, polémique tristement avec des collègues
novateurs. Il est pacifiste, ne s'intéresse pas encore
à la politique, à la réussite personnelle,
à l'argent. Il est l'individualiste total qui entend refuser
tous les systèmes : églises, partis, doctrines. Et
cependant ce pacifiste aidera les USA, au cours de la seconde guerre
mondiale, aidera à la fabrication de la bombe atomique,
dissuasive pensait-il, quand il aidait à sa mise au point,
épouvantable quand il y eut Hiroshima et Nagasaki. Il se sent
coupable, il a été asservi à la raison
d'état, déplore son aveuglement, mais il retrouve alors
son pacifisme, consacre ses dernières années à
mettre engarde le monde contre le péril nucléaire. Cet
individualiste paie de sa personne, multiplie articles et
éditoriaux, convaincu qu'il a commis une grave erreur en se
laissant ainsi endoctriner. Il termine sa vie dans la tristesse.
Ce livre de de Closets constitue un des événements
scientifiques et littéraires du moment. Au passage, de Closets
balaie de nombreuses légendes, rétablit les situations.
Il réussit à raconter la vie d'un scientifique avec
émotion, et à décrire l'homme au-delà du
savant, un homme complexe, dont les contradictions comme les
nécessités ont fait les tourments. L'essai
romancé de de Closets présente l'intérêt
d'offrir aux lecteurs peu soucieux de science d'aborder avec plaisir
l'un des plus grands savants de l'histoire.
Roland Ernould © 2004
La quatrième de couverture :
Einstein ou la revanche du destin. Pendant ses quarante premières années, le père de la relativité construit seul, envers et contre tout, son personnage. Il devient le plus grand physicien de son temps. À quarante ans, sa vie bascule à l'opposé de tout ce qu'il avait choisi. L'ours solitaire est dévoré par sa propre célébrité, emporté par le tumulte du monde. Juif oublieux de sa tradition, il doit rejoindre le mouvement sioniste ; pacifiste, avocat de l'objection de conscience, il incite le Président Roosevelt à construire la bombe atomique. Quant au savant génial, il s'enferre dans ses certitudes et refuse la nouvelle physique. « Dieu ne joue pas aux dés », répète-t-il jusqu'à s'entendre répondre par Niels Bohr : « Qui êtes-vous, Einstein, pour dire à Dieu ce qu'il doit faire ? ». Ce roman d'un homme, c'est aussi celui d'un siècle, porteur de toutes les espérances et père de toutes les barbaries.
Monde en ébullition, personnages romanesques, scènes haletantes, sous la plume de François de Closets, le récit biographique prend la force et les couleurs d'une épopée. Et le lecteur s'étonne de comprendre une histoire que l'on croyait réservée à des spécialistes.
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Le Compte à rébourds, 1998 Ed. Fayard ; L'imposture Informatique, avec Bruno Lussato, 2000 Ed. Fayard ; Le bonheur d'apprendre, et comment on l'assassine, Le Seuil, 1997 ; Tant et plus! Comment se Gaspille votre argent, éd. Grasset/Seuil, 1993 ; La grande Manip, éd. Le Seuil, 1990 ;Le pari de la responsabilité, éd. Payot, 1989 ; Tous ensemble, pour en finir avec la syndicratie, éd. Le seuil-Points, 1987. |
Table des
matières
La lettre
Forte tête
Le temps de l'apprenti
Le messie de la physique
Lumineuse relativité
La reconnaissance
La longue marche
Le ciel et les tempêtes
L'heure de gloire
Le défenseur de la tribu
La trahison des quanta
La physique de Sisyphe
La bombe
Le pèlerin de la paix
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